BURKEMAN Oliver, Therapy wars : The revenge of Freud, The Guardian, 07/01/2016 – traduction française complète par Isabelle COUNET et Régine HERMANS

Oliver Burkeman

Thérapies en guerre : la revanche de Freud[1]

 

(1) Le Dr David Pollens, psychanalyste, reçoit ses patients dans un modeste rez-de-chaussée de Manhattan (Upper East Side). A part le côté ouest, c’est l’endroit où le nombre de psychanalystes est le plus élevé au monde. Pollen, début de la soixantaine, les cheveux gris clairsemés, est assis dans un fauteuil en bois, à la tête du divan ; ses patients sont allongés mais lui tournent le dos : cette position leur permet d’explorer d’autant mieux leurs peurs et leurs fantasmes les plus troublants. Beaucoup d’entre eux viennent plusieurs fois par semaine, parfois pendant des années, selon la tradition psychanalytique. Pollens a une expérience impressionnante dans le traitement de l’anxiété, de la dépression et autres troubles chez les adultes et les enfants, basé sur l’association libre.

(2) J’ai rendu visite à Pollens un sombre après-midi d’hiver de l’année dernière. D’emblée, j’ai été plongé dans les arcanes des concepts freudiens, tels que « la résistance », « la névrose », « le transfert » et « le contre-transfert ». De sa personne émane une sorte de neutralité bienveillante et on peut s’imaginer lui confier ses secrets les plus embarrassants. Comme d’autres membres de sa tribu, Pollens se considère comme un archéologue des catacombes de l’inconscient : les pulsions sexuelles tapies en deçà de la conscience, la haine que nous ressentons vis-à-vis de ceux que nous prétendons aimer et d’autres vérités déplaisantes que nous ne connaissons pas et dont souvent, nous ne voulons rien savoir.

(3) Quant à la thérapie et au soulagement de la souffrance, nous revenons là sur une histoire célèbre, qui n’avantage pas Pollens et ses confrères psychanalystes. D’abord, Freud fut discrédité : les garçons ne désirent pas leur mère ni ne craignent la castration de la part de leur père. Les jeunes filles n’envient pas le pénis de leurs frères. Aucun scanner cérébral n’a jamais pu localiser le Moi, le Surmoi ou le ça. L’habitude de demander aux patients des honoraires élevés pour une exploration interminable de leur enfance, en qualifiant toutes leurs objections de « résistances » à analyser davantage encore, semble à beaucoup une arnaque. « Sans doute, aucun autre personnage de l’histoire ne s’est aussi magistralement trompé que Freud dans presque tout ce qu’il a dit. », déclarait le philosophe Todd Dufresne, il y a quelques années d’ici. Dufresne résumait et soutenait là les propos du Prix Nobel de médecine Peter Medawar, un savant qui, en 1975, considérait la psychanalyse comme « l’escroquerie intellectuelle la plus remarquable du XXe siècle ». L’analyse était, toujours selon Medawar, « un phénomène aussi dépassé que les dinosaures ou le Zeppelin dans l’histoire des idées, une vaste construction malsaine et sans avenir ».

(4) Etant donné que les thérapeutes se sont battus pour amener leurs efforts sur un terrain plus empirique et moins trouble, tout un fatras de courants thérapeu­tiques sont apparus dans le sillage de Freud. De toutes ces approches – la thérapie humaniste, interpersonnelle, transpersonnelle, l’analyse transaction­nelle, etc. – l’une d’elles a rallié le plus grand nombre de suffrages : la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est une technique concrète, centrée non sur le passé mais sur le présent. Elle n’est pas basée sur les pulsions souterraines mais tente de corriger les schémas de pensée stériles, à la source d’émotions négatives. Au contraire des entretiens psychanalytiques fumeux, un exercice typique de la TCC comprend souvent la réponse à des pages de questionnaire, afin d’identifier les pensées auto-accusatrices automatiques qui se répètent lors d’un échec, comme la critique au travail ou une rupture sentimentale après un rendez-vous.

(5) La TCC a toujours été critiquée, d’abord à gauche, parce que son prix peu élevé – et l’accent mis sur la remise rapide des patients sur le marché du travail – la rend étrangement attirante aux yeux des politiciens soucieux de réduire les dépenses. Mais même ses opposants sur le plan idéologique se sont rarement interrogés sur l’efficacité de la TCC. Depuis ses débuts, dans les années 1960 et 1970, tant d’études ont été publiées pour la défendre que de nos jours, « les thérapies empiriques », en jargon clinique, sont tout simplement synonymes de TCC : c’est une thérapie basée sur des faits. Si vous cherchez une orientation thérapeutique auprès de la sécurité sociale[2], vous ne tomberez probablement pas sur une méthode ressemblant à la psychanalyse, mais on vous proposera un petit nombre de séances très structurées avec un praticien des TCC, ou peut-être une technique d’apprentissage pour venir à bout de votre fonctionnement mental « catastrophiste », via une présentation PowerPoint ou directement en ligne !

(6) Toutefois, les murmures hostiles, issus de la vieille garde psychanalytique en déroute, n’ont jamais franchement disparu. La pomme de discorde est tout simplement la nature humaine – de quoi souffrons-nous et comment pouvons-nous espérer trouver la paix de l’esprit, si tant est qu’elle existe ? La TCC considère les émotions douloureuses d’une manière très particulière : ces émotions doivent être éradiquées ou, à défaut, devenir supportables. Un état tel que la dépression ressemble donc un peu à une tumeur maligne : certes, il pourrait être utile de connaître son origine mais il est beaucoup plus important de l’éliminer. Les TCC ne prétendent pas qu’atteindre le bonheur est facile mais elles sous-entendent que cette démarche est relativement simple : ce sont des croyances irrationnelles qui provoquent votre mal-être et c’est vous qui êtes capable de contrôler ces croyances et de les modifier.

(7) Les psychanalystes avancent que les choses sont beaucoup plus compliquées. Premièrement, la souffrance psychique ne doit pas être éliminée d’emblée mais comprise. Dès lors, la dépression ressemble moins à un cancer qu’à une douleur lancinante dans l’abdomen : elle vous dit quelque chose et il est nécessaire de découvrir quoi. (Aucun médecin généraliste digne de ce nom ne vous remettrait d’aplomb avec une dose d’antidouleurs, pour vous renvoyer ensuite chez vous). Et le bonheur, s’il est atteignable, est une affaire beaucoup plus nébuleuse. Nous ne connaissons pas vraiment le fonctionnement de notre psychisme et nous avons souvent d’excellentes raisons pour laisser les choses en l’état. Même si nous ne nous en rendons pas compte, nous regardons la vie au travers du prisme de nos premiers liens. Nos désirs sont ambivalents, changer est lent et difficile. Notre conscient ressemble aux minuscules pointes visibles d’un iceberg, immergé dans le sombre océan de notre inconscient. Nous ne pouvons pas vraiment explorer ces profondeurs au moyen des grilles simples, standardisées, validées scientifiquement, de la TCC.

(8) Ce point de vue peut sembler intéressant, voire même romantique. Mais les arguments des analystes sont restés lettre morte après que des expériences aient semblé démontrer la supériorité de la TCC – ce qui peut expliquer le choc qu’a provoqué une étude publiée en mai dernier : la TCC s’avérerait de moins en moins efficace à long terme pour traiter la dépression.

(9) En examinant les résultats d’expériences antérieures, deux chercheurs norvégiens ont montré, en mesurant l’efficacité de la TCC, que le chiffre en avait baissé de moitié depuis 1977. Si cette tendance à la baisse persistait, ce qui est quand même peu probable, elle deviendrait complètement inefficace dans quelques décennies. La TCC aurait-elle, d’une manière ou d’une autre, bénéficié d’une sorte d’effet placebo, et aurait-elle été efficace seulement dans la mesure où le public la considérait comme un traitement miracle ?

(10) Ce mystère n’était pas encore éclairci lorsque des chercheurs de la Tavistock Clinic de Londres publièrent en octobre 2015 les résultats d’une recherche menée par la sécurité sociale concernant la psychanalyse de longue durée pour soigner la dépression sévère. Pour les patients souffrant de dépression majeure, l’étude concluait qu’une analyse de 18 mois marchait beaucoup mieux que les traitements « courants », parmi lesquels certaines TCC. Deux ans après la fin des différents traitements, 44% des patients analysés ne remplissaient plus tous les critères de la dépression majeure, comparé à 10% des autres patients. Au même moment, la presse suédoise révélait le constat d’audits gouvernementaux de ce pays : un programme de plusieurs millions de livres sterling de réorientation de la santé mentale s’appuyant sur les TCC s’était avéré incapable d’atteindre les objectifs fixés.

(11) De telles découvertes ne sont pas des faits isolés – et, dans leur foulée, un groupe de psychanalystes sont montés au créneau pour affirmer que la prédominance des TCC repose en grande partie sur du sable. En effet, ils avancent qu’enseigner aux gens « à se penser en état de bien-être » pourrait même parfois aggraver leur état : « Toute personne sensée sait que la compréhension de soi n’est pas quelque chose qui s’obtient à un distributeur automatique[3] », dit Jonathan Shelder, psychologue à la faculté de médecine de l’université du Colorado, un des critiques les plus virulents des TCC. Ses propos étaient pleins d’humour mais chaque fois que nous parlions trop longuement des prétentions des TCC à être les meilleures, il grimpait au mur. « Les romanciers et les poètes ont compris cette vérité depuis des milliers d’années. C’est seulement dans les dernières décennies que les gens ont dit : « Oh, non, en seize séances, nous pouvons modifier des comportements enracinés en nous depuis notre naissance ! » » Si Shelder et d’autres ont raison, il est sans doute temps que psychologues et thérapeutes réévaluent une bonne partie de ce qu’ils croient savoir sur les thérapies : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas. Les TTC ont-elles vraiment relégué aux oubliettes de l’histoire l’image du psy qui, songeur, se gratte le menton et avec elle, la conception freudienne du psychisme humain ? L’impact d’une telle réévaluation pourrait être important et finalement, pourrait même modifier la manière dont des millions de gens à travers le monde sont traités pour des problèmes psychologiques.

Quel effet cela vous fait-il ?

(12) « Freud était plein de crottin ! », aimait dire le thérapeute Albert Ellis, sans doute le précurseur des TCC. Il est difficile de nier qu’il n’avait pas tout à fait tort. Ce qui pose problème dans la psychanalyse sont les témoignages, comme quoi son fondateur avait quelque chose d’un charlatan, enclin à travestir ses découvertes ou pire encore. Freud dit à un patient, le psychiatre américain Horace Frink, que ses malheurs venaient de son incapacité à reconnaître qu’il était homosexuel. Il laissa entendre à Frink qu’une généreuse contribution financière à l’œuvre freudienne pourrait solutionner à son problème.

(13) Mais pour ceux qui défient la psychanalyse par des approches alternatives subsistait l’impression encore plus dérangeante que le plus honnête des analystes était toujours pris dans un jeu de devinettes. L’analyste tente toujours de vérifier son intuition, qu’elle soit fondée ou pas. La pierre angulaire de la psychanalyse est que notre vie est menée par des forces inconscientes qui ne nous parlent qu’indirectement : à travers nos rêves, nos lapsus ou nos colères vis-à-vis d’autrui, bref des indices de ce que nous ne pouvons affronter par nous-mêmes. Mais tout ceci rend toute l’affaire irréfutable. Protestez auprès de votre psy que, « Non, vous ne détestez pas vraiment votre père », et justement, votre réaction montre combien vous êtes désespéré, en évitant d’admettre que oui, au fond, vous le haïssez.

(14) Le problème des prophéties auto-réalisatrices est un désastre pour quiconque souhaite se représenter scientifiquement ce qui se passe vraiment dans le psychisme. Dans les années soixante, les progrès de la psychologie scientifique avaient atteint un niveau tel qu’ils mettaient à mal la patiente démarche psychanalytique qui commençait à passer de mode. Des comporte­mentalistes comme B. F. Skinner avaient déjà indiqué que le comportement humain pouvait être influencé de manière prédictive par la punition ou la récompense, comme chez les pigeons ou les rats. À ses débuts, la révolution cognitiviste en psychologie assurait que les activités à l’intérieur du psychisme pouvaient être mesurées et même dirigées. Depuis les années quarante, une urgence se fit sentir : des milliers de soldats, revenus du front après la deuxième guerre mondiale, manifestèrent des troubles émotionnels réclamant des interven­tions rapides et d’un bon rapport coût-efficacité et pas des années de parlottes sur le divan.

(15) Avant de poser les bases des TCC, Albert Ellis s’est d’abord formé comme psychanalyste. Mais après quelques années de pratique à New York dans les années quarante, il estima que ses patients n’allaient pas mieux. Donc, avec l’aplomb qui déterminerait sa carrière ultérieure, il conclut que c’était la faute de l’analyse, plus que de ses propres compétences. Avec d’autres thérapeutes partageant cette opinion, il se tourna vers la philosophie stoïcienne des anciens, enseignant à ses clients que c’était leurs propres croyances sur le monde et non les circonstances elles-mêmes qui les mettaient à mal. Rater une promotion pouvait rendre malheureux mais la dépression qui s’en suivait venait d’une tendance irrationnelle à généraliser, à partir de ce revers isolé, et ainsi, à étendre ce constat singulier à un échec généralisé touchant toute l’image de soi. « D’après moi, dit Ellis à quelqu’un qui l’interviewait quelques décennies plus tard, la psychanalyse fournit une échappatoire aux clients. Ils n’ont pas besoin de changer leur manière de faire, ils se racontent pendant dix ans, critiquant leurs parents et attendent toujours des révélations fulgurantes. »

(16) Grâce au ton à la fois enjoué mais catégorique adopté par les partisans des TCC, on peut facilement louper combien leurs affirmations étaient révolution­naires. Pour les psychanalystes traditionnels – et ceux qui pratiquaient les techniques « psychodynamiques » plus récentes, dérivées en grande partie de la psychanalyse traditionnelle – dans la thérapie, des symptômes, en apparence irrationnels, tels que l’interminable répétition de mécanismes d’auto-sabotage amoureux ou professionnel s’avèrent n’être pas si irrationnels qu’il n’y paraît. Ces symptômes sont en fait des réponses qui font sens à partir d’expériences infantiles. (Si un parent vous a abandonné il y a des années, redouter constamment que votre conjoint vous laisse tomber lui aussi n’est pas si absurde que cela – et donc, ce vécu peut inconsciemment vous pousser à bousiller votre mariage). Les TCC balaient d’une chiquenaude ce genre d’explication. Les émotions qui pourraient sembler rationnelles – se sentir déprimé face à la catastrophe qu’est votre existence – sont la conséquence d’idées erronées. Certes, vous avez perdu votre boulot mais cela ne signifie pas que la suite de votre vie sera tout aussi épouvantable.

(17) Si cette deuxième approche est juste, changer est d’autant plus simple : vous devez seulement identifier et corriger les divers dérapages de votre pensée, plutôt que percer à jour les raisons secrètes de vos souffrances. Des symptômes comme la tristesse ou l’anxiété ne sont pas nécessairement des indices significatifs d’angoisses archaïques ; ce sont des intrus à neutraliser. Dans l’analyse, la relation psychanalyste-patient ressemble à une boîte de Petri, dans laquelle le patient rejoue ses relations à autrui, se donnant ainsi la possibilité de mieux les comprendre. Dans les TCC, vous essayez uniquement de vous débarrasser d’une difficulté.

(18) Ellis, détaché et quelque peu provocateur, fit toujours cavalier seul mais la voie qu’il avait ouverte gagna en respectabilité avec Aaron Beck, un psychiatre sérieux de l’université de Pennsylvanie. (Maintenant âgé de 94 ans, Beck n’a sans doute jamais de sa vie qualifié quoi que ce soit de « crottin ».) En 1961, Beck mit au point un questionnaire en 21 points, appelé « échelle de dépression de Beck[4] », afin de quantifier le degré de souffrance de ses clients. Beck a montré que, dans la moitié des cas environ, quelques mois de thérapie cognitive soulageaient les symptômes les plus aigus. Les objections venant des psychanalystes furent balayées, comme si ceux-ci défendaient leur territoire et par là-même leurs revenus. Les analystes furent considérés comme des médecins du XIXe siècle, des charlatans incompétents, menacés et offensés par l’idée que leur démarche ésotérique pourrait se voir réduite à une suite d’étapes basées sur des preuves tangibles.

(19) Beaucoup d’autres recherches ont suivi, montrant les bénéfices des TCC, non seulement en cas de dépression mais aussi des T.O.C., en passant par le stress post-traumatique. « J’ai assisté aux premiers séminaires de thérapie cognitive pour me convaincre que c’était encore une fois une approche qui ne fonctionnerait pas, me dit David Burns en 2010. » Burns fit connaître la thérapie cognitive dans son livre « Se sentir mieux », un bestseller mondial. « Toutefois, j’ai appliqué ces techniques sur mes patients et les gens désespérés et complètement prostrés depuis des années, commencèrent à aller mieux. »

(20) Les TCC ont sans doute aidé des millions de personnes, au moins jusqu’à un certain point, et particulièrement au Royaume Uni, depuis que l’économiste Richard Layard, apôtre fanatique de la TCC, devint le « Tsar du bonheur[5] » auprès de Tony Blair. Autour de 2012, plus d’un million de gens avaient suivi une thérapie gratuite, résultat de l’initiative encouragée par Layard, en collaboration avec le psychologue clinicien David Clark, professeur à Oxford. Même si les TCC n’étaient pas particulièrement efficaces, atteindre cet objectif a eu des conséquences non négligeables. Cependant, il est malaisé de faire entendre que quelque chose manque, dans cette conception cognitiviste de la souffrance psychique. Après tout, notre vie intérieure, nos relations aux autres sont terriblement complexes. Et toute l’histoire des religions et de la littérature sont autant de tentatives d’en saisir la signification. Les neurosciences découvrent tous les jours de nouvelles subtilités dans le fonctionnement cérébral. La réponse à nos malheurs pourrait-elle vraiment se résumer à quelques tâches aussi superficielles « qu’identifier vos pensées automatiques », « modifier vos monologues » ou «  mettre votre juge intérieur au défi » ? La thérapie pourrait-elle être aussi simple à suivre, non pas avec un être humain mais avec l’appui d’un manuel ou d’un ordinateur ?

(21) Il y a quelques années, après que les TCC aient commencé à l’emporter, parmi les traitements financés par le contribuable en Grande-Bretagne[6], une femme que j’appellerai Rachel, de la région d’Oxford, a cherché une aide thérapeutique auprès de la sécurité sociale, suite à la naissance de son premier enfant. D’abord, on l’envoya assister à une présentation PowerPoint en groupe. Cette séance lui promettait d’améliorer son humeur en cinq étapes ; ensuite, elle suivit des séances de TCC chez un thérapeute et dans l’intervalle des séances, via son ordinateur. « Je pense que je ne me suis jamais sentie aussi seule, aussi isolée que lorsque ce logiciel informatique m’a demandé comment je me sentais et m’a proposé de chiffrer mon état sur une échelle de un à cinq. J’ai cliqué sur l’emoticon « triste » et j’ai entendu une voix préenregistrée me dire : « Désolé d’entendre cela » », se rappela Rachel. Compléter des tas de feuilles de TCC, sous la guidance d’un thérapeute en chair et en os ne donna guère mieux. « Lors d’une dépression post-natale, ajouta-t-elle, vous quittez une existence où vous travailliez, gagniez votre vie, faisiez des choses intéressantes et tout d’un coup, vous vous retrouvez seule chez vous, malade, avec aucun adulte à qui parler ». Ce dont elle avait besoin alors, se rend-elle compte maintenant, c’est d’être portée par le psychisme de quelqu’un d’autre, même pour un court laps de temps chaque semaine. « Peut-être suis-je malade psychiquement, dit Rachel, mais ce que je sais, c’est qu’un ordinateur n’aura aucune compassion pour moi. »

(22) Jonathan Shedler se souvient précisément où il était lorsqu’il prit conscience de la portée de la complexité de la pensée psychanalytique. Il était étudiant d’un collège du Massachussetts, lorsqu’un conférencier en psychologie le surprit par son interprétation d’un rêve que Shedler lui avait conté – à propos de la conduite sur des ponts qui traversent des lacs, et le fait d’essayer des chapeaux dans un magasin – comme l’expression de la peur d’une grossesse. Le conférencier avait tout à fait raison : Shedler et sa petite amie, à l’origine de ce rêve, étaient à cette époque dans l’attente d’une éventuelle grossesse et souhaitaient désespérément que ce ne fût pas le cas. Cependant, le conférencier ignorait tout du contexte ; il était simplement un expert dans le domaine de l’interprétation de la symbolique des rêves. « L’impact n’en fut que plus important », se souvint Shedler, « comme si ses mots avaient été insufflés par des trompettes célestes. » Il décida que « s’il y avait des personnes dans le monde capables de comprendre de telles choses, il voulait en faire partie ».

Cependant, l’entrée à la faculté universitaire de psychologie, domaine que Shedler intégra ensuite, doucha son enthousiasme pour les mystères du psychisme ; Shedler conclut que les chercheurs étaient concentrés sur la quantification et la mesurabilité, plutôt que sur la vie intime de personnes réelles. Devenir psychanalyste requiert des années de formation, il est obligatoire d’avoir effectué une analyse personnelle, contrairement au fait d’étudier le cerveau à l’université qui ne nécessite pas d’expérience de vie préalable. (Le statut de Shedler est assez unique à l’heure actuelle, à la fois thérapeute expérimenté et chercheur, il est à la jonction de ces deux mondes).

(23) « Vous connaissez ce qu’on raconte à propos des 10.000 heures nécessaires de pratique avant de développer une expertise, me demanda-t-il ? Eh bien, la plupart des chercheurs à l’origine des déclarations [à propos de l’efficacité des thérapies] n’ont pas 10 heures de pratique ! »

(24) La principale recherche de Shedler ainsi que ses écrits ont joué un rôle significatif dans l’ébranlement de l’argument bien connu, affirmant qu’il n’y a pas de preuve irréfutable concernant la psychanalyse. Cependant, il est indéniable que les premiers psychanalystes étaient méprisants à l’égard de la recherche : ils se considéraient comme des experts et mettaient en exergue leur pratique inégalée d’un art subversif qui se nourrit de son expérience en institutions spécialisées – se référant en pratique à des corporations fermées sur elles-mêmes et quelque peu sectaires, rarement engagées à interagir avec les chercheurs universitaires. La recherche dans les approches cognitives a donc connu une bonne longueur d’avance – ce n’est qu’au cours des années 1990 que des études expérimentales sur les techniques psychanalytiques ont évoqué la possible invalidité du consensus des cognitivistes. En 2004, une recherche globale conclut que l’approche psychanalytique conduite à court terme était au moins aussi efficace que d’autres techniques pour beaucoup d’affections psychiques, diminuant de 92% les symptômes que les patients présentaient avant le début de la thérapie. En 2006, une étude ayant suivi près de 1400 personnes souffrant de dépression, anxiété et troubles apparentés a également montré l’impact favorable d’une thérapie psychodynamique brève. En 2008, une étude traitant des troubles limites de personnalité conclut que seulement 13% des patients ayant suivi une thérapie psychodynamique conservent leur diagnostic cinq ans après la fin de leur traitement, en comparaison avec les 87% restants.

(25) Ces études n’ont pas toujours comparé les thérapies analytiques avec les thérapies cognitives ; la comparaison fréquemment citée est celle du « traitement habituel », une phrase se référant à une multitude de maux. Cependant, tel que Shedler l’a maintes fois argumenté, les différences les plus fortes entre ces deux courants émergent quelque temps après la fin de la thérapie. Demandez aux personnes comment ils se sentent dès la fin de leur traitement, et vous serez convaincu par la thérapie cognitive. Revenez vers eux des mois ou des années plus tard, et vous constaterez souvent une baisse des bénéfices tandis que les effets de l’approche psychanalytique perdurent, voire même augmentent – suggérant qu’ils opèrent une restructuration de la personnalité de façon durable, plutôt que simplement aider les personnes à gérer leurs émotions. Dans l’étude NHS dirigée à la Tavistock Clinic l’année dernière, les patients atteints de dépression chronique, qui suivaient une thérapie psychanalytique, avaient un taux de rémission partielle supérieur à 40% par rapport à ceux qui avaient reçu d’autres traitements, et cela pendant chaque période de six mois au cours de la recherche.
(26) Face à cet afflux de preuves tangibles, les chercheurs ont commencé à poser des questions ciblées au sujet des études qui avaient nourri l’essor des TCC. Dans un article au ton provocateur datant de 2004, le psychologue Drew Westen originaire d’Atlanta et ses collègues ont démontré comment les chercheurs – motivés par le désir d’arriver à une interprétation claire des résultats d’une expérience – avaient fréquemment exclu près des deux tiers de candidats potentiels, étant donné leurs multiples problèmes psychologiques. La pratique est compréhensible : lorsqu’un patient présente plus d’un problème, il est difficile de distinguer les liens de cause à effet. Mais cela peut également signifier que les personnes étudiées sont extrêmement atypiques. Dans la vie réelle, nos problèmes psychologiques sont intimement liés à nos personnalités. L’objectif qui motive à suivre une thérapie (prenons la dépression) peut ne pas être celui qui émergera après plusieurs séances (par exemple, le besoin d’affirmer son orientation sexuelle avec la crainte du rejet de la famille). De plus, certaines études ont parfois semblé biaiser les résultats, comparant la TCC à une « thérapie psychodynamique » dispensée par des étudiants fraichement diplômés, n’ayant reçu que quelques heures de formation à ce sujet par rapport aux autres étudiants.
(27) Mais la critique la plus incendiaire faite par les porte-drapeaux de la psychanalyse aux approches cognitivistes est que celles-ci peuvent aggraver les choses ; que trouver des moyens d’atténuer les troubles dépressifs ou anxieux, par exemple, peut tout simplement retarder le moment où l’on est amené à une compréhension de soi-même et à un changement profond et durable. La promesse implicite des TCC est qu’il existe un moyen simple, étape par étape, de maîtriser ses souffrances. Mais peut-être est-il plus pertinent de prendre conscience du contrôle infime dont nous disposons réellement sur nos vies, nos émotions et les actions des autres ? La promesse de la maîtrise est séduisante non seulement pour le patient mais aussi pour le thérapeute. « Les clients sont anxieux à l’idée de commencer une thérapie, et les thérapeutes inexpérimentés le sont aussi car ils ne savent pas comment faire » écrivait le psychologue américain Louis Cozolino, dans un nouveau livre intitulé Pourquoi la thérapie est efficace[7]. « Pour cela, il est rassurant que chacun des protagonistes ait une tâche sur laquelle se concentrer ».
(28) Il n’est pas surprenant que les adeptes des TCC rejettent la plupart de ces critiques, en disant qu’elles sont caricaturales et superficielles, la baisse de leur efficacité étant une conséquence prévisible de leur immense popularité. Les premières recherches portaient sur des échantillons restreints et ont été menées par des thérapeutes pionniers, enthousiastes à propos de cette nouvelle approche. Les études plus récentes ont utilisé de plus grands échantillons et, inévitablement, ont impliqué des thérapeutes disposant de compétences plus variées. « Les personnes qui prétendent que les TCC sont superficielles ne sont pas crédibles », selon Trudie Chalder, professeur de psychothérapie comportementale au King’s College de l’Institut de Psychiatrie, Psychologie et Neurosciences de Londres, en ajoutant qu’un seul type de thérapie ne convient pas pour toutes les maladies. « En effet, vous ciblez les croyances des personnes, mais vous ne ciblez pas que les croyances facilement accessibles. Ce n’est pas seulement : « Oh, cette personne m’observe de façon bizarre, elle ne doit pas m’apprécier » ; il s’agit en fait de croyances comme : « Je ne suis pas une personne digne d’être aimée », qui peut provenir d’expériences précoces. Le passé est largement pris en compte ».
(29) Toutefois, le conflit ne s’apaisera pas s’il continue d’être alimenté par des études discordantes ; cela va bien au-delà de ces querelles. Les chercheurs peuvent aboutir à des conclusions extrêmement différentes quand il s’agit de savoir quelle thérapie est la plus efficace. Qu’est-ce qui doit être pris en considération en termes de résultats satisfaisants ? Les études mesurent la disparition des symptômes – mais un des fondements de la psychanalyse est qu’une vie sensée va bien au-delà de la guérison des symptômes. En principe, vous pouvez même terminer une tranche d’analyse en étant plus triste – mais aussi plus conscient, mieux avisé de vos anciennes réactions inconscientes, engagé davantage dans votre vie – et en même temps considérer l’expérience comme un succès. Freud a fait cette déclaration célèbre selon laquelle son but était « la transformation de la misère névrotique en insatisfaction banale ». Carl  Jung disait : « L’humanité a besoin de certaines difficultés : elles sont nécessaires à la santé ». La vie est faite de souffrances. Devrions-nous penser en termes de « cure » pour toutes les émotions douloureuses ?
(30) Il y a quelque chose de profondément séduisant dans l’idée que la thérapie ne peut être considérée comme une matière scientifique – que nos vies individuelles sont bien trop singulières pour être soumises à l’implacable généralisation qui est à l’œuvre dans la science. Ce sentiment peut aider à comprendre le succès commercial de The Examined Life de 2013, une collection d’histoires de Stephen Grosz[8] rédigées à partir du divan de l’analyste, qui figura des semaines entières parmi le classement des meilleures ventes de livres en Angleterre et fût traduite dans plus de trente langues. Ses chapitres traitent, non de découvertes expérimentales ou de diagnostics cliniques, mais de nombreux récits où l’analyse permet au patient d’en comprendre le sens profond. Il y a cette histoire de l’homme qui ment de façon compulsive, en créant une sorte d’alliance intime avec son interlocuteur qu’il se doit de convaincre, comme le fit sa mère qui cachait les signes de son énurésie ; et la femme qui prit finalement conscience de son déni forcené des preuves de l’infidélité de son mari lorsqu’elle remarqua avec quel soin quelqu’un avait rempli le lave-vaisselle…
(31) « Chaque vie est unique, et votre rôle, en tant qu’analyste, est de trouver le récit particulier de chaque patient », disait Grosz. « Il y a tellement de choses qui peuvent s’exprimer à travers les lapsus, les fantasmes, le vocabulaire particulier choisi par le patient ». Le travail de l’analyste sera d’être attentif à tous ces aspects – et ensuite, à l’aide de ces ingrédients, « d’aider les personnes à susciter du sens dans leur vie ».

(32) De manière surprenante, cette perspective apparemment non scientifique a reçu un appui de la part du secteur le plus empirique de l’étude expérimentale du cerveau : les neurosciences. De nombreuses expériences neuroscientifiques ont indiqué que les processus de traitement de l’information du cerveau sont plus rapides que les données issues des processus conscients. Ainsi, des opérations mentales sont produites automatiquement, tel que l’affirme le neuroscientifique David Eagleman, « à notre insu » – non perçus par l’esprit conscient. Pour cette raison, comme Louis Cozolino l’écrit dans son ouvrage Pourquoi la thérapie est efficace, « le temps que nous prenions conscience d’une expérience, celle-ci a déjà eu lieu à plusieurs reprises, a réactivé d’autres souvenirs et déclenché certains types de comportements complexes ».

(33) En fonction de la façon dont vous interprétez les preuves, il semble que nous sommes capables d’effectuer d’innombrables opérations complexes – partant du calcul mental, jusqu’à enclencher les freins d’une voiture afin d’éviter une collision, ou choisir son futur partenaire dans le but de se marier – avant même de prendre conscience que nous les avons faites. Ce qui ne correspond pas exactement aux principes de base de la thérapie cognitivo-comportementale – qui prétend que, grâce à la formation, on peut apprendre à saisir la plupart de nos réponses mentales inopérantes dans la réalité. Cela semble plutôt confirmer l’intuition psychanalytique que l’inconscient est immense, et largement sous contrôle ; et que nous vivons inévitablement à travers les filtres de notre passé, que nous ne pouvons qu’espérer modifier, du moins partiellement, lentement et grâce à d’importants efforts.

(34) Sans doute, la seule vérité indéniable qui émerge des polémiques entre thérapeutes est que nous ne savons toujours pas exactement comment fonctionne le psychisme. Lorsqu’il s’agit de gérer la souffrance humaine, « c’est comme si nous avions un marteau, une scie, une lime à ongle et une brosse à cabinet, et cette boîte qui ne fonctionne pas toujours correctement, donc nous continuons à taper la boîte avec chacun de ces objets afin de voir lequel d’entre eux fonctionne », disait Jules Evans, directeur du Centre d’Histoire des émotions de Queen Mary, Université de Londres.

(35) Ceci peut expliquer pourquoi beaucoup de savants ont été amenés à ce qui est appelé le « verdict de l’oiseau Dodo » : l’idée, soutenue par plusieurs études, qu’un type spécifique de thérapie produit peu de différence. (Le nom provient du discours du Dodo dans Alice au Pays des Merveilles : « Tout le monde a gagné, et tout le monde a droit à un prix »). Ce qui semble importer davantage est la présence d’un thérapeute motivé et plein de compassion, ainsi qu’un patient prêt au changement ; si une thérapie est meilleure qu’une autre pour aborder l’ensemble des problèmes, elle n’a pas encore été découverte. David Pollens, dans son cabinet de consultation de l’Upper East Side, disait qu’il ressentait quelque sympathie pour cette affirmation, malgré sa passion pour la psychanalyse. « Michael Balint était un fantastique analyste britannique, très impliqué dans la formation médicale, il avait une question qu’il aimait poser [aux médecins] », racontait Pollens. C’était : « Quel est, selon vous, le médicament le plus puissant que vous ayez prescrit ? » et aux personnes qui tentaient d’y répondre, il déclarait finalement : « La relation ».

(36) Mais même cette conclusion – que nous ne savons tout simplement pas quelle thérapie est la plus efficace – pourrait être vue comme un point en faveur de Freud et ses successeurs. Les psychanalystes, après tout, incarnent justement cette humilité respectueuse avec laquelle nous appréhendons le fonctionnement de notre psychisme. (La seule question à laquelle personne ne peut répondre selon l’analyste jungien James Hollis, est : « De quoi êtes-vous inconscient ? »). L’homme Freud a atteint des sommets d’arrogance. Cependant son héritage nous rappelle que, dans la vie, nous ne pouvons pas toujours être heureux, ni assumer tout ce qui nous traverse – en effet, nous mettons souvent beaucoup d’énergie à préserver notre ignorance face à des vérités dérangeantes. (34)

(37) « Ce qui se passe en thérapie, selon Pollens, est que les personnes viennent demander de l’aide, et l’instant d’après, tentent de vous persuader d’arrêter de les aider ». Son sourire en dit long sur la part d’absurdité de la situation – ainsi que dans la globalité de la démarche thérapeutique. « Comment pouvons-nous aider une personne lorsque cette dernière nous dit en même temps d’une autre façon, « ne m’aidez pas »? C’est de cela dont il est question dans le traitement analytique ».

Traduction : Isabelle Counet et Régine Hermans. Revue par Alexis Van Bunnen.

[1] The Guardian, 7 janvier 2016.

[2] NHS : National Health Service.

[3] Drive-thru : vous allez, avec votre voiture, jusqu’à un guichet où vous commandez, payez et attendez de recevoir ce que vous avez demandé (souvent de la nourriture).

[4] Beck Depression Inventory.

[5] Richard Layard, conseiller économique de Tony Blair, a publié en 2005 Happiness : Lessons for a new science et a favorisé l’accès à l’aide psychologique à bas prix ou gratuite au Royaume Uni.

[6]. Le projet Improving Access to Psychological Therapies a été validé et budgété pour 2008 à £30 millions de livres sterling. Layard préconisa la thérapie cognitivo-comportementale qui promeut la pensée positive. Dans les années à venir, son plan propose de former 10 000 thérapeutes pour fournir 10 séances par patient ; l’objectif étant de réaliser 900 000 traitements par an.. Sources : https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Layard ↑ Sylvie Riou-Milliot et Elena Sender, Comprendre et vaincre la dépression, Sciences et Avenir, Février 2008, p. 63.

[7] L Cozolino, Why therapy works. Using our minds to change our brains, London – New York, Norton and Company, 2016.

[8] S Grosz, The Examined Life. How we lose and find ourselves, London-New York, Norton and Company, 2013.