Que penser du souhait de Maggie De Block de modifier la loi sur les psychothérapeutes ?

Partie 1. Interview pour Le Guide Social – Paru les 16/12/2015 et 17/12/2015 – Propos recueillis par Sandra Evrard

La Ministre De Block souhaite apporter des changements à la loi Muylle. Les psychothérapeutes seraient les plus concernés. Pour un bien ou un mal ? Les avis divergent. Interview de Veehem, psychothérapeute pas convaincu.

Que pensez vous de la loi Muylle dans sa mouture actuelle et des contre-propositions de Maggie De Block, en discussion pour l’instant ?

Nous pensons que la loi actuelle est tout à fait bien au niveau de ses principes essentiels. Le fait qu’elle repose sur un avis scientifique, celui du Conseil supérieur de l’hygiène, nous semble important. Je ne comprends pas pourquoi Maggie De Block ne l’applique pas, alors que c’est dans la déclaration gouvernementale.

Il y aurait une crainte que la Cour constitutionnelle soit saisie par des parties qui s’estimeraient lésées, comme l’on fait les orthopédagogues flamands.

Il y a deux volets dans la loi Muylle : le premier concerne les psychologues cliniciens et les orthopédagogues. Peut être qu’il y a des modifications à prévoir dans ce volet là. Le deuxième volet concerne les psychothérapeutes et il n’y a aucune raison de ne pas l’appliquer. La confusion qu’il y a dans cette loi, c’est qu’elle concerne d’une part des questions de diplômes, et d’autre part, des questions de professions. Ce sont deux choses totalement différentes.

Il serait aussi question de rattacher les psychothérapeutes à l’AR78, qu’en pensez-vous ?

S’il y a rattachement à l’arrêté 78, il faut expliquer pourquoi. Qu’est ce que cela va apporter de plus aux patients ? Maggie De Block ne donne aucune explication. Pour ce qui est de la prescription de la psychothérapie par les médecins, c’est le délire le plus complet. Un médecin généraliste, qui n’est pas formé aux soins psychiques, ne va pas être à même d’effectuer un diagnostic correct.

Le rattachement à l’AR78 viserait à réduire le nombre de types de professionnels pouvant exercer la psychothérapie et peut-être ouvrir au remboursement de l’INAMI. Ce ne serait pas positif ?

Pour le moment, il y a en effet des psychothérapeutes qui ont des formations de base d’assistants sociaux, de philosophes, d’infirmières, de sage-femmes qui, après un long parcours, finissent par devenir psychothérapeutes. Ce sont des professionnels tout à fait compétents, ce serait dommage de les évacuer.

Mais cela pose-t-il un problème que les psychothérapeutes soient rattachés à l’AR78, si une mesure transitoire permet aux praticiens expérimentés de poursuivre leur pratique ?

Ce qui pose problème, c’est de rattacher l’exercice de la psychothérapie à une formation obligatoire de base. Dans la loi actuelle, ce qui est prévu, c’est que les étudiants suivent un cursus en psychologie ou s’ils proviennent d’une autre orientation, d’acquérir un complément d’études. Et après cela, ils poursuivent leur formation en psychothérapie. Ceci constitue quand même une garantie de sérieux ! Je vois mal pourquoi limiter la formation de base aux professionnels de la santé et lesquels ? C’est croire que l’on sera un bon psychothérapeute parce que l’on aura un parcours d’études standardisé. Ce n’est pas comme cela que ca fonctionne.

Ce point-là est crucial pour vous : conserver cette pluralité de formations ?

Oui, dans la formation de base et dans les spécialisations également. S’il n’y a plus que les psychologues et les médecins qui peuvent devenir psychothérapeutes, cela va affaiblir la réflexion dans le domaine. C’est très intéressant d’avoir des collègues qui ont comme point de départ une formation d’anthropologue, par exemple. Je pense à une autre collègue qui a été sage-femme durant des années, elle possède une capacité exceptionnelle pour travailler avec les bébés et elle est maintenant psychothérapeute pour enfants en bas-âge. Avec cette nouvelle loi, elle ne pourrait pas exercer ? Ce serait un appauvrissement considérable ! Pour nous, la question n’est pas celle de la transition, mais de comment faire en sorte que cette profession reste vivante pour les jeunes. Que cette diversité intellectuelle demeure.

C’est l’enjeu principal pour vous ?

Oui et cela l’a toujours été. Si vous regardez à l’époque de Freud, il y avait déjà des velléités législatives et Freud a écrit un texte pour expliquer à quel point la pluridisciplinarité est importante.

N’y a-t-il pas aussi une crainte de la part de certaines écoles privées ou instituts de formations, de perdre des étudiants si les cursus sont plus formatés ?

Dans la plupart de ces instituts de formation, les personnes travaillent quasi bénévolement. Le problème, c’est que si c’est formaté par des standards universitaires, dans la lignée de Bologne, l’on sait bien ce que cela va devenir : tout l’aspect pratique va progressivement disparaitre. Si l’on prend les écoles de cinéma, dès que ces cours entrent à l’université, c’est tout à fait différent et beaucoup moins pratique que les cursus proposés dans les écoles. Ici, il y a quelque chose de similaire qui va se passer. Un professeur qui ne serait pas lui-même praticien, comment va-t-il transmettre le métier ? Notre matière n’est pas standardisable, comme des disciplines telles que celles des ingénieurs par exemple.

Finalement, la loi Muylle actuelle vous convient-elle ?

Sur ses principes oui. La question n’est pas de ne pas vouloir changer une virgule si cela pose problème. Mais il faut nous dire où se situe le problème et alors nous sommes prêts à travailler avec la Ministre pour le résoudre.

Vous estimez que vous n’êtes pas assez concertés par le cabinet de la ministre ?

Oui, le cabinet de la Ministre fait ce travail dans son coin, sans rien dire. C’est du jamais vu de faire des lois sans discuter avec les personnes qui vont devoir l’appliquer. Elle dit que la concertation a eu lieu, mais elle ne s’est concertée qu’avec quelques professeurs d’université. Elle n’a eu qu’un son de cloche !

Que répondez-vous à ceux qui affirment que les psychothérapeutes éprouvent des difficultés à parler d’une seule voix ?

Ce n’est pas le cas. Il y a deux coupoles : une francophone et une flamande. Et sur les points mentionnés ci-dessus, tout le monde est d’accord. Sauf peut-être les psychologues cliniciens… Mais l’on a assez d’arguments pour démontrer que ce serait catastrophique pour un patient d’aller chez un praticien qui n’est pas assez formé. Et la formation en psychologie clinique est insuffisante !

Si la psychothérapie est rattachée à l’AR 78 et qu’il y a un remboursement de l’INAMI, ce serait positif ?

Je ne pense pas, car il y aura X séances remboursées, mais cela ne tiendra pas compte de la pathologie des personnes. Ce serait préférable d’avoir des soins gratuits ou bon marché via des centres de santé mentale ou des structures hospitalières, avec des praticiens salariés. Et d’autre part, un système privé où les psychothérapeutes peuvent demander davantage, en fonction des revenus. Mais octroyer le remboursement d’un nombre défini de séances, cela ne va pas aider les gens qui auront besoin de beaucoup plus. Il y a une volonté de standardiser des éléments qui ne le sont pas ! On ne tient pas compte de la variabilité de la nature humaine et d’un besoin de prise en charge au cas par cas.

Partie 2. Interview pour Le Guide Social – Paru les 16/12/2015 et 17/12/2015 – Propos recueillis par Sandra Evrard

Les actuelles discussions autour de la loi Muylle et du statut des professionnels de la santé mentale remettent en exergue leurs différences. Psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes : guère aisé d’établir la différence pour les non-initiés. C’est au niveau de la psychothérapie que les spécialisations sont les plus diversifiées. Interview de Veehem, psychothérapeute, qui préfère garder l’anonymat par rapport à ses patients.

Vous êtes psychothérapeute d’orientation psychanalytique, vous gérez le site psychotherapeutes.be et vous suivez les évolutions de la loi Muylle. Mais d’autres associations de psychothérapeutes coexistent. Comment expliquer qu’il y ait autant d’associations ?

Comme il y a quatre orientations en psychothérapie, les associations se différencient. Les systémiciens sont par exemple rassemblés en une confédération, les orientations analytiques dans une autre, etc. Chaque orientation possède donc son association, qui n’a pas comme vocation principale de s’occuper de lois, mais de faire de la formation. C’est assez logique qu’il y ait des instituts qui rassemblent des gens intéressés, selon leurs orientations, à travailler ensemble. C’est un premier niveau de coordination. De façon plus large, il y a une coupole des associations francophones, qui s’occupent de l’aspect législatif. Ils sont obligés de s’en occuper, même si ce n’est pas leur tasse de thé. Du coté flamand, également.

Le but est de parler d’une seule voix ?

Il s’agit surtout de se mettre d’accord sur des choses qui sont essentielles, c’est-à-dire de faire en sorte que les psychothérapeutes soient bien formés. Les temps de formation sont assez long. Généralement, ils font des études, puis minimum 4 ans de formation complémentaire.

Ce n’est donc pas suffisant d’être un psychologue clinicien pour exercer la psychothérapie ?

A l’université, vous recevez une formation théorique et vous faites éventuellement des stages. C’est tout à fait insuffisant ! Ce qui va faire qu’un psychothérapeute va être capable de prendre en charge des patients, c’est l’alliage entre une formation personnelle, une formation professionnelle et une formation théorique. La première consiste à d’abord s’interroger sur sa propre histoire, avant de s’interroger sur celle des autres. Généralement, les psychothérapeutes effectuent une thérapie ou une analyse personnelle, des stages et débutent leur travail sous supervision de cliniciens plus chevronnés. C’est l’ensemble de ces 3 éléments qui va permettre, progressivement, de prendre en charge des gens en psychothérapie. Le développement intérieur du praticien est aussi important que tous les aspects théoriques qu’il peut apprendre.

Cette dimension n’est donc pas intégrée dans le master en psychologie clinique ?

Non. De plus, les diplômés sont jeunes, on ne peut pas être psychothérapeute à 22 ans. Il faut quand même s’être frotté à la vie, avoir expérimenté soi-même des difficultés, y avoir réfléchi. Un master, c’est de la théorie, avec des stages de plus en plus courts et qui sont parfois très peu supervisés. La formation de psychologue en master constitue évidemment une bonne base, mais c’est nettement insuffisant.

Selon vous, quel métier peut exercer un psychologue clinicien ?

Il peut travailler dans un PMS ou une structure similaire. Mais s’il souhaite devenir psychothérapeute, il lui faut une formation complémentaire. Comme expliqué plus haut, il faut avoir débroussaillé préalablement sa propre histoire avant de prendre en charge un patient, sinon cela peut avoir des effets toxiques !

Dans la logique de la loi Muylle, il y avait comme cheval de bataille l’élimination des charlatans de la profession. Quelle est votre position face à cela ?

Je peux comprendre cette demande du politique, mais je ne suis pas sûr que cela s’élimine avec des lois. Je crois que la manière de régler ce type de problème serait que l’état reconnaisse des associations, plutôt que des formations, et que celles-ci soient garantes, à la fois du niveau de la formation, mais aussi de l’éthique de leurs praticiens. Si un jour quelqu’un souhaite se plaindre, il pourrait le faire auprès de l’association qui doit régler la question, et si cela ne fonctionne pas, l’on pourrait passer à un niveau supérieur. En cas de problème, l’état pourrait aussi retirer l’agrément de cette association. Que l’état veuille remettre de l’ordre dans notre domaine, je le comprends, mais il ne faut pas le faire comme s’il s’agissait de résoudre des problèmes de ponts et chaussées d’ingénieur.