Quelques psys à éviter: #3 Les prescripteurs

Pourquoi se donner tant de peine à tenter d’être heureux alors que nous ne parviendrons jamais qu’à un petit malheur ordinaire ? Pourquoi aller raconter sa vie dans d’interminables psychothérapies alors que tout cela est génétique et qu’une petite pilule peut vous remettre sur pied ?
A l’avant garde de la santé mentale, les prescripteurs ont un médicament pour chacun de nos maux. Que vous soyez un enfant turbulent, un employé craintif, un joueur compulsif… Que vous soyez endeuillé par la mort d’un proche ou la perte d’un amour… il y aura toujours une substance pour vous venir en aide.
Comme vos difficultés sont génétiques, vous ne perdrez pas de temps à vous interroger sur votre entourage et vos relations avec lui. Ce que vous perdrez en liberté, vous le gagnerez en tranquillité.

Grâce à eux, vous bénéficierez d’une psychothérapie peu coûteuse : les séances sont brèves, espacées et les médicaments, pour la plupart, bien remboursés.

Décodage
Il ne fait aucun doute que certains troubles psychiques nécessitent un suivi médicamenteux. De même une prescription a parfois son son sens pour passer un cap difficile, pour tenir le coup dans sa vie professionnelle… Néanmoins la majorité des psychothérapeutes s’accordent pour dire qu’il y a sur-prescription d’antidépresseurs, anxiolytiques et autres spécialités. Quel sens cela a-t-il d’effacer la tristesse que nous ressentons à la perte d’un être cher ?
Par ailleurs, les recherches récentes en neuroscience montrent à quel point notre cerveau est doué de plasticité. Certes nous naissons avec un acquis, différent pour chacun, mais l’effet de l’environnement, de notre famille, des autres, et de nous-même modifie sans cesse cet héritage.

 

Petit addendum:
Pour ceux qui souhaitent creuser cette question, cela vaut la peine de se plonger dans les textes des médecins qui, à la suite de Michael Balint, ont pensé qu’écouter un patient avait du sens. Certes, cela prend du temps… et une formation qui dépasse le somatique, les groupes Balint par exemple.
Dans les années 80 j’ai eu la chance d’inviter pour une conférence Norbert Bensaïd dont le livre La Consultation fut un premier modèle du genre.
Plus tard, La maladie de Sachs de Martin Winckler reçu un accueil bien mérité tant du public que de certains de ses collègues au point de faire des émules: Le fils du Dr Sachs tient son blog, le Quotidien d’un médecin de campagne
Ils sont nombreux tels Didier Sicard, Professeur émérite à l’université Paris Descartes, ancien président du Comité consultatif national d’éthique qui n’hésitent pas à déclarer qu’ « il y a une tentation croissante de trouver une explication de plus en plus technologique à des désordres de l’âme ou du corps qui sont quelques fois bénins et qui étaient traités dans le passé sinon avec de la désinvolture, avec beaucoup de bon sens. »
Écouter… En guise d’illustration, écoutons Le fils du Dr Sachs dans un des ses billets : L’anguille et la corde

Il a 67 ans, mais ne les fait pas.
Il vient peu au cabinet, il n’a pas de traitement au long cours. Quelques douleurs tendineuses quand il jardine. Il gère seul ses viroses saisonnières.

Il est toujours très courtois, affiche un beau sourire et une assurance certaine en arrivant ce jour-là. A peine assis, il me tend quelques feuillets qu’il a imprimés sur internet.
Nous plaisantons sur le temps qu’il me fait gagner en venant déjà avec son diagnostic.
C’est vrai qu’à son âge, ce sont des problèmes fréquents.
Il accepte cependant qu’on précise un peu les choses. En effet, cela fait plusieurs mois qu’il se lève la nuit pour aller aux toilettes, et le débit, ce n’est plus ce que c’était. Quelques envies impérieuses, mais rarement.
C’est un problème de prostate, sans doute, il a fait des recherches. Il a même lu des choses sur la polémique du dosage systématique des PSA. Il ne craint pas plus que ça d’avoir un cancer, il veut juste un traitement symptomatique pour se lever moins souvent la nuit.
Avant de faire l’ordonnance, je lui demande s’il n’y a pas aussi des troubles de l’érection associés. Après un petit temps de latence, il reconnaît que ça aussi, ça ne fonctionne plus comme avant.

Je sens que le sujet est plus difficile à évoquer, mais peu d’hommes en parlent sans chercher un peu les mots. Je lui laisse le temps.
En creusant un peu, les troubles de l’érection sont intermittents. Il a toujours des érections matinales, mais les rapports avec sa femme sont très espacés. Elle est issue d’une famille très catholique, où l’acte sexuel n’est consenti que dans un but de procréation, alors à leur âge, forcément, c’est devenu rare, et toujours dans une ambiance glaciale teintée de culpabilité.
Il me confirme que c’est un facteur aggravant, que la prostate n’est pas la seule fautive dans l’affaire.

Son visage a changé déjà, il est plus crispé, ce n’est pas aisé de se confier sur des sujets aussi intimes. J’arrive cependant à lui faire admettre que « quand il se débrouille tout seul », il n’a pas de problème.
Pour confirmer cela, il me dit que ce n’est pas un problème de désir; cet été en vacances, il a rencontré une femme plus jeune, avec qui il a sympathisé. Il s’est mis à rêver qu’il n’était pas enchaîné dans ce couple vieillissant et guindé, dans une famille où l’on ne divorce pas. De la complicité naissante qu’il a eue avec cette femme, des goûts littéraires qu’ils ont partagés en seulement quelques après-midi. Tout ce qu’il n’a plus avec son épouse.

Il regarde par terre.
Il me dit qu’il est dans une impasse, que sa vie n’a d’autre sens que de donner l’apparence à son entourage d’un couple qui dure. Cela fait si longtemps qu’il a envie que ça s’arrête, mais il ne trouve pas de solution. Son épouse est un mur, il n’osera jamais lui parler séparation.
Il m’avoue qu’il a acheté une corde, qu’il va la voir de temps en temps, dans la grange où il l’a cachée, qu’il sait où il l’attacherait.

Les barrières ont lâché. Il pleure, sans retenue. Il s’excuse, puis pleure à nouveau. Cinq bonnes minutes. Je le laisse pleurer. Toute cette angoisse accumulée depuis si longtemps.
Petit à petit, il se calme, s’excuse vingt fois. Je le rassure, que non, il ne me fait pas perdre mon temps, bien au contraire. Qu’il a fait un grand pas en ayant le courage de me parler de tout ça. Qu’il a besoin d’aide et qu’on va se revoir, très bientôt, mais qu’en plus du traitement pour la prostate, on va compléter un peu l’ordonnance. Pour que la corde reste à sa place.

Il finit par me sourire. Il me remercie, me serre longuement la main en quittant le cabinet.
La consultation a duré 50 minutes. Heureusement, c’était la dernière.

Je me pose dans mon fauteuil. Je pense à ce patient, arrivant fièrement avec son diagnostic purement somatique, « rassurant », de ce qui aurait pu se passer si je n’avais pas gratté un peu le vernis, si j’avais été pressé ce jour-là, fatigué, inattentif. Je pense à ceux qui sont passés sans que je ne sente l’anguille sous roche.

Il venait pour une hypertrophie bénigne de prostate, je lui ai peut-être sauvé la vie.
Quant aux autres…